Joseph Paris

Filmmaker

Fortune

Fiction | 2013, 2015 | Fin de montage

FORTUNE - 40 minutes

On peut fixer son rêve dans un film. Mémoire ou rêve, qu'importe, à un certain point la différence est ténue quand on y songe. Tarkovski fixe sa mémoire dans le miroir, moi je fixe le miroir sur le mur des plus beaux films, et mon souvenir du miroir de Tarkovski se brise par fragments dans mon rêve et se réécrit en détails dans un autre, que je fixe dans mon film.
Fortune est mon souvenir réfléchissant du miroir de Tarkovski.

FORTUNE - un film et trois textes.

Un essai littéraire et cinématographique,

une formule.

Un film de fiction produit par Radical Cinema.

Avec

Laurette Lalande

Logan De Carvalho

Un papillon de nuit.

Deux témoins : Mathieu Quintin, Vincent Dedienne.

Un écran. Des titres.

Un fantôme : Ты просто картинка сейчас.

Des images, des questions, une promenade.

Photogramme du film 'Fortune' | Copyleft - Joseph Paris.

Extrait nuit.

2013, Aug 18

Extrait jour.

2015, Feb 18

Sur le toit du Printemps par petit vent, tranquillement assise sur sept étages de luxes outranciers, inébranlable dans son allure de rocher surgissant de l'océan, elle laisse pacifiquement trembler ses doigts sur la table au rythme d'une petite musique dont elle ne saurait certifier l'existence.

Il lui semble pourtant que quelques bruissements et grincements étrangers à tous les autres progressent en différents points de son corps, sans qu'elle sache par quels ressorts ils lui sont apparus et sans même qu'elle parvienne toujours à les situer. En regardant, indifférente, les touristes déambuler autour d'elle, elle se surprend pendant un instant à projeter que cette mélodie dissonante qui l'occupe avait pu naître du vacarme même, par erreur au milieu de celui-ci, en effet de bord d'un déplacement quelconque ou en événement impromptu dans la mécanique, mais elle écarte immédiatement cette idée trop simple car par celle-ci elle ne voit nulle part où aller, et ce serait nier qu'elle revenait toujours au même lieu, presque toujours assise à la même table, apparemment sans préméditation précise, mais probablement pas sans raison, puisque cet endroit - remarque-t-elle – ressemble singulièrement à l'idée qu'elle se fait de son propre paysage mental ; jetée d'aéroport débordée de voyageurs mais dépourvue d'embarquements, ou port, qu'importe, ou pire ; voyage semblable à la petite musique insaisissable qui sautille frénétiquement d'un bord à l'autre de son crâne, en animal tombé dans une fosse cherchant sans espoir la cohérence de celle-ci, sans point de départ ni point de venue, tant et tant que de bord en bord ; point de trajet.

Et de toujours prendre aussi obstinément ses intuitions pour déraison – sous l'alibi d'une raison sans illusions – elle trébuche chaque fois sur les aberrations de ce cortège et s'épuise ainsi de jour en jour à revenir s'attabler là, échouée par le doute comme une promeneuse de bord de mer.

Elle qui cherchait tant à comprendre si il est un sens à l'ennui qui l'habite, au risque de s'écorcher durablement sur les protubérances insoupçonnées du vide, voilà qu'à la difficulté de l'exercice venait s'ajouter par gradation la crainte de ses effets possibles ; il lui prenait de douter de l'équilibre de sa démarche, celle-ci se faisant de plus en plus manifestement bringuebalante à mesure que, pour combattre la vacuité, il lui fallait entreprendre de creuser les raisons qui la déterminent, et par conséquent – ainsi creusant – lui faire peut-être au passage plus d'espace et lui donner prise encore d'avantage.

De quel héritage toxique est-elle ainsi captive, s'interroge-t-elle, pour se trouver si étroitement vissée à l'insoluble ? Elle se sent comme tributaire d'une dette tentaculaire et insolvable, et condamnée à marcher sur un tapis de racines sèches, en araignée égarée sur un revers de fortune. Mais de cette position il y a certainement à observer ce qui se tisse en toile de fond, s'obstine-t-elle à croire, tandis que le tapotement de ses doigts sur la table était allé d’accélérations nerveuses en hésitations circonspectes, au point de rendre presque lisibles dans leurs déplacements tous les détails des enroulements de sa pensée. Ceci jusqu'à l'instant où parvenus à l'aporie de cette dernière, ils se sont subitement fixés sur la planche. Les flux et reflux des idées vagues ne font pas l'écume d'une sagesse, croit-elle ainsi déduire, et ses espoirs de résoudre l'énigme s'évaporent au clapotis des déconvenues, s'accable-t-elle encore. Mais c'est oublier trop rapidement la petite musique intérieure qui l'avait mené là, et ce serait laisser sans résistance ce qui n'était qu'une langueur insignifiante et passagère se transformer en lame de fond qui l'emporte.

On a probablement tord, songe-t-elle enfin, de toujours chercher la solution d'un problème dans les variables de celui-ci, on s'enferme immanquablement dans le contexte avec autant de chances d'y survivre qu'un hérisson sur l'autoroute. Pour ne pas finir submergé il ne faut pas couler son navire ; tout tiendrait donc alors à cette déconcertante simplicité ? Ainsi ce qu'elle avait pris pour un raisonnement qui s'accidente était en fait une pensée qui papillonne !

Tout s'éclairait soudainement d'une bien jolie lumière, il suffit de laisser sa contemplation aller au caprice des mouvements qui lui plaisent, sans s'effrayer de son indiscernable va-et-vient, ni se tourmenter de ses allures de distraction, pour qu'enfin celle-ci change de forme, et touche un dénouement comme on largue les amarres.

Ensuite, c'est ainsi ; la ville est si vaste vue d'ici, et l'océan vient jusque là.

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Le film et le 3ème texte à venir..

Joseph Paris - 2013, 2015
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