Documentaire | 2017 | long-métrage

Le Repli

Projet soutenu par le CNC-écriture.
Trente ans après que Le Figaro ait posé la question « Serons-nous encore français dans 30 ans ? », les discours différentialistes, mettant en scène d’une manière ou d’une autre une « identité française » menacée, ne sont plus seulement assumés par une certaine presse conservatrice, mais ont gagné l’ensemble de la classe politique. Ce film s’emploie à déplier un à un tous les plis du repli pour exposer les moyens de cette contagion.

Au départ du désir de faire ce film il y a cette question qui me tourmente : pourquoi ce climat de plus en plus pesant en France autour des questions d’identité ? Et surtout, pourquoi la classe politique de gauche comme de droite adopte-t-elle de plus en plus massivement des thématiques qu’autrefois l’extrême-droite était la seule à porter ?

Patriotisme exacerbé, extension du domaine de la laïcité, et accrochages irrationnels sur l’islam accompagnent des politiques d’exclusion et la marginalisation de centaines de milliers de citoyens.

En s’appuyant sur des images d’archives des années 80 à aujourd’hui, le film décortique la construction progressive et méthodique d’un discours politique qui s’est généralisé au point d’être presque devenu commun ; ce discours officiel vise à désigner des « ennemis de l’intérieur » qui seraient issus de populations identifiables par des critères qui évoluent. D’abord désignées par leur origine géographique (les immigrés et leurs enfants), puis par des marqueurs culturels (la culture supposément différente de leur pays d’origine), et enfin cultuels (leur religion réelle ou supposée).

Cette évolution apparaît de façon saisissante quand on revisite les discours politiques des trente années passées, et illustre implacablement la définition que Frantz Fanon fait du racisme : une construction sociale qui « se maquille », « se farde », et fait continuellement évoluer ses justifications pour pouvoir se perpétuer.

En dialogue avec des chercheurs et des acteurs de la société civile, le film se penche sur la façon dont ce discours s’est construit, et sur le contexte de sa progression, notamment en s’attardant plus particulièrement sur deux moments clés : les conflits sociaux dans l’industrie automobile dans les années 80, et les premières «affaires du voile» en 89 jusqu’à l’adoption de la loi de 2004. Ceci avant d’ancrer enfin le film dans le présent, à l’intérieur des collectifs antiracistes et des quartiers populaires dans lesquels je suis entré en immersion, où se dessinent quelques lignes de résistance au repli identitaire et à ses inévitables conséquences.

Je me tourne donc vers les archives des discours publics, et vers les chercheurs – sociologues et historiens – à qui je demande de déplier le repli en faisant parler ces archives. Nous remontons ainsi les trente dernières années pour mettre à nu les ressorts de contagion du repli, et c’est dans cet objectif que le cinéma m’intéresse, car il est naturellement doué pour rendre compte de ce qui prend forme justement.

Premier pli :

Aujourd’hui j’ai besoin de comprendre comment en est-on arrivé là, à cette banalisation des discours de rejet et de repli sur soi, à cette fragmentation de la société, sur fond d’angoisses identitaires et de nostalgie de grandeur. L’hostilité grandissante et de plus en plus assumée envers les musulmans de France, le mythe du « grand remplacement », la hantise d’un ennemi intérieur, le rejet de l’immigration, sont autant de signes glaçants qu’il est impossible d’ignorer.

Dès lors il en va pour moi du désir d’y voir clair comme du besoin de respirer : l’ignorer c’est étouffer, j’ai besoin de connaître la vérité sociologique du repli.

De fait, l’augmentation du nombre d’agressions racistes dans la rue est flagrante ces derniers mois, de la Corse à Calais, de Nice à Paris. Conséquence directe de la banalisation d’un discours identitaire porté par les élites politiques, ce racisme du quotidien s’exprime aussi dans des gestes apparement anodins, au détour d’un rien, d’un regard, d’un ricanement, d’une plaisanterie, d’une allusion ou d’une insinuation.

Après Nice :

Signe que la hantise d’un ennemi intérieur fait corps avec le rejet de l’immigration, les dispositifs d’exceptions infligés aux populations fragilisées par ces discours sont parfois exactement les mêmes ; à Paris, depuis la fin du mois de juillet, la police mène des « rafles » sur les migrants dans les rues, tous les deux jours. À Nice, au mois d’août, la police municipale a été mobilisée au mois d’août pour faire des patrouilles sur les plages et interpeller les femmes musulmanes habillées d’un burkini.
Pour l’historien Emmanuel Blanchard (département d’histoire sociale du XX° siècle au CNRS), les rafles policières sur les migrants sont avant tout un spectacle, destiné à mettre en scène la défense par l’État des frontières de la Nation. Comparativement, la présence similaire de la police sur certaines plages de la Côte d’Azur nous montre combien les discours identitaires sont mobilisés pour dessiner des nouvelles frontières intérieures, parfois déterminées par la longueur d’un bout de tissu. Dès lors on voit bien comment ces discours de repli servent à disqualifier indifféremment les migrants actuels et les héritiers de l’immigration.

Un autre pli du repli :

Ainsi, ce qui me tient à ce sujet de film au demeurant difficile, c'est la conviction qu’il a le droit d'exister ; non pour faire justice à quiconque mais pour tracer avec précaution une possible ligne de justesse là où s'affrontent dans notre plus grande confusion des projets identitaires armés et violents. C’est cette convergence identitaire des élites politiques qu’il m'intéresse d’identifier et de déconstruire, avec la conviction que ce travail peut participer à faire baisser la progression générale du racisme.

Contact Prod :
Audrey Ferrarese - Narratio Films
a.ferrarese@narratiofilms.fr
01 82 83 11 05

Joseph Paris - 2017
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