Joseph Paris

Essais et films politiques

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Le Repli

En questionnant les frontières et leurs images, non moins que les mots qui les soutiennent ou les étendent, ce film cherche à déterminer comment un certain repli identitaire est parvenu à s’imposer et à se rendre admissible.

Si les discours différentialistes, d’où qu’ils viennent sur l’échiquier politique, s’entendent assurément pour rétablir les frontières extérieures ou tracer des nouvelles frontières intérieures, il faut les soumettre au démontage pour faire apparaître la manière dont ils se structurent et comment ils sont venus à se rapprocher pour n’en former qu’un, au point que s’il est une frontière qui n’est plus du tout défendue et qui tend à s’effacer complètement, c’est celle qui était justement supposée distinguer les différents bords politiques en matière d’ouverture au monde et d’égalité des droits.

En lutte avec les discours et les images du repli, non moins qu’en dialogue avec des sociologues, des historiens, des représentants d’associations, des habitants des quartiers populaires, des français de confession musulmane, des exilés, des journalistes, des avocats et des activistes, et en dépliant simultanément analyses et témoignages, ce film procède au démontage des discours et au remontage des images pour faire apparaître les ressorts de la progression du repli, ses circonstances, logiques, et conséquences.

Dans un monde où l’inclusion des uns semble objectivement dépendre de l’exclusion des autres, il s’agit en creux de se poser cette question plus que jamais essentielle : mais où sont les passeurs ?

Depuis que le Figaro demandait il y trente ans si nous serions « encore français » aujourd’hui, les trente années sont passées, et nous sommes forcés de constater qu'il y a un passé qui ne passe pas, et que l'histoire de l'immigration est toujours sensiblement exclue du récit national, voire présentée comme un danger qui le mettrait en perdition.

Il est en outre frappant de constater, avec la distance du temps passé, que les discours différentialistes mettant en scène d'une manière ou d'une autre une « identité française » menacée sont désormais assumés bien au-delà de la presse conservatrice. Manuel Valls n’affirmait-il pas, alors qu’il était encore Premier Ministre, et sans être contredit, que ce qui est « essentiel » aujourd'hui, à part « bien sûr l'économie » et « bien sûr le chômage » c'est « la bataille culturelle, la bataille identitaire » ?

L’assentiment général à la « question identitaire » est tel qu’il n’est pas un mandat présidentiel qui ne s’estime obligé d’y souscrire, ainsi voit-on la « déchéance de nationalité » succéder au « ministère de l’identité nationale » dans une invariable préoccupation pour une « identité française » bien mal définie, sinon comme antagoniste aux « immigrés » en général et au monde musulman en particulier.

Déconcertants dans leurs excès non moins que dans le consensus général qui les soutient, ces discours différentialistes n’en finissent plus, tout en s’abritant derrière le masque républicain d’une laïcité revisitée, de tracer des frontières de comportement, et à mesure qu’ils édictent ainsi la norme, de légitimer l’exception.

Ce n’est donc pas sans l’incidence de ces discours que fut votée il y a un mois dans l’indifférence générale la loi qui fait précisément de l’exception la norme en faisant entrer dans le droit commun les dispositions de l’état d’urgence. Et si l’adoption de celle-ci a pu si facilement revendiquer être une sortie de l’état d’exception alors qu’en pratique elle le rend permanent, peut-être faut-il pour le comprendre commencer par discerner combien les discours identitaires se sont semblablement imposés sous le couvert de l’altérité, voire comment, comme François Hollande à Calais, on entreprend de clôturer le monde en se réclamant de « l’ouverture » à celui-ci.

François Hollande

Vous êtes le symbole même de l'ouverture au monde, vous Calais, même si le monde est venu jusqu'à vous et que nous devons faire en sorte qu'il ne vous empêche pas de faire ce que vous avez comme engagements, comme investissements et comme projets.

On ne revisite jamais le passé qu’en quête des renseignements qu’il nous livre pour déchiffrer une situation présente, or pour peu qu’on songe au fait que c’est justement la chute d’un mur qui confirma définitivement l’avénement total de l’ère mondialisée, la problématique qui fait alors naturellement surface tient peut-être dans cette seule question : a-t-on jamais autant établi de barrières entre les peuples que depuis la chute du mur de Berlin ?

Il faut se souvenir combien, à l’époque, l’apparente « ouverture au monde » du bloc capitaliste servit à consacrer sa victoire idéologique sur l’espace soviétique reclus derrière ses murs, sauf que depuis, celui qui se baptisait lui-même « le Monde Libre » a construit près de soixante-dix murs similaires à celui qu’il se félicitait de voir tomber, parmi lesquels celui de Calais ne compte que pour un.

Ainsi tout comme la relecture de l’histoire récente dévoile le repli comme l’un des plus signifiants paradoxes de l’ère mondialisée, il faut en passer par l’écart au flux et le démontage des discours pour mesurer, de la même façon que l’hostilité envers les exilés ne résume pas les politiques d’exclusion, combien le repli ne se traduit pas moins par des murs que par des mots.

Ce qui m'intéresse alors c'est de comprendre comment, et pourquoi, la parole politique s'occupe toujours d’identité sans poser la question des conditions nécessaires pour une citoyenneté réellement égalitaire. C'est un problème qui ne devrait laisser personne indifférent il me semble ; dans une société diverse la dominance des discours identitaires dans la parole publique est difficile à comprendre, car vécue comme un empêchement de faire société commune. Il nous revient pourtant de trouver encore les façons de vivre ensemble alors que tout semble être tenté pour nous rendre cette civilité impossible.

Il est donc difficile, en l’état, de douter de l’existence d’une corrélation entre la banalisation d’un discours identitaire porté par les élites politiques et les actes racistes du quotidien. Ce racisme « d’en bas », qui s’exprime parfois par des coups, bien que plus souvent par des gestes apparement anodins, au détour d’un rien, d’un regard, d’un ricanement, d’une plaisanterie, d’une allusion ou d’une insinuation, est désigné sous le terme de « nanoracisme » par le penseur camerounais Achille Mbembe, et est pour lui le produit évident d’un phénomène de contagion :

« Le nanoracisme est le complément obligé du racisme hydraulique, celui des micro- et macrodispositifs juridico-bureaucratiques et institutionnels – la machine étatique qui brasse à corps perdu des clandestins et des illégaux, qui multiplie des « sans-papiers », qui militarise les frontières, qui à tous vents contrôle au faciès dans les bus, les aérogares, le métro, dans la rue, qui dévoile les musulmanes et fiche les siens à tour de bras, qui multiplie les centres de rétention et de détention et les camps de transit, qui investit sans compter dans les techniques d’expulsion, qui discrimine en plein midi tout en jurant de la neutralité et de l’impartialité de l’État laïc républicain indifférent à la différence, qui invoque à tort et à travers ce qu’en dépit du bon sens on continue à nommer les droits de l’homme et du citoyen. »

Autrement dit, on ne peut pas parler du racisme du quotidien, symptôme d’ignorance crasse et incarnation de « la puissance du vide », sans parler du racisme qui vient d’en haut, pénétrant avec sophistication les rouages de l’État et s’installant durablement dans les discours. C’est ce fond inavouable qui remonte irrépressiblement en surface à mesure que le repli se plie, et c’est de cette tension perpétuelle entre ce fond dissimulé et ses frontières nécessairement apparentes que résultent les plis visibles du repli.

C’est donc pour moi en prenant ces plis pour points d’entrée qu’il est possible, en dialogue avec des chercheurs, sociologues et historiens, de faire parler les archives des discours publics et les événements historiques du repli, afin de déplier derrière chaque pli ses circonstances, intentions et conséquences.

« Nous sommes bien trop peu d'historiens ou de sociologues aptes à transmettre sur un plan critique et scientifique cette histoire. Trop peu à oser encore prendre la plume pour se risquer à décrire ce passé et ce présent qui s'entrecroisent. Trop peu nombreux à répondre à des idéologues médiatiques prompts à pointer le danger d'un démembrement du récit national, là où il n'y a qu'un questionnement du passé. Pas assez nombreux à refuser de croire que la France n'est pas capable de transcender ces peurs, qu'elle est condamnée à un irréversible déclin. »

Il faut porter les travaux des chercheurs à la connaissance du public pour déconstruire les discours idéologiques et clivants qui saturent le débat public, mobiliser pour cela des films et des musées, dit Benjamin Stora. Cependant, ouvrir les plis du repli ne signifie pas ici faire un film d’histoire, bien qu’il en manque indubitablement, mais un film graphique, de montage, nécessairement en lutte puisque sa matière est hostile, tant par les discours traversés d’arrières-pensées, d’insinuations et de calculs, que par les images qui sont captives des discours. Il va sans dire que le sujet exige que le fond et la forme se découvrent solidairement, puisque nous sommes en prise avec des discours qui consistent par nature à produire d’un fond inavouable une forme respectable. C’est donc ici dans l’objectif de mettre à nu les ressorts de contagion du repli que le cinéma m’intéresse, car il est naturellement doué pour rendre compte de ce qui prend forme justement.

Dès lors j’assume une démarche d’intervention qui se donne la réappropriation de ces images pour enjeu, et pour jeu. Il faut donc compter sur un film qui entreprend de démonter les discours et de remonter les images. La forme que je recherche, c’est celle par laquelle je parviendrai à rassembler le repli et son moule, ce par quoi le repli se plie. C’est à dire exposer la forme du repli, et par quelle lame de fond il prend forme.

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Un film de Joseph Paris | | En développement

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