Documentaire | 2016 | Recherche en cours

Papillons

To paint this butterfly,” writes Vincent to Theo van Gogh, “I would have to kill her”. Undoubtedly, my images aren't as valuable as those of Van Gogh, but with cinema at least I paint butterflies without killing them.

Nous y sommes. La question commence à apparaître.

Pour moi ça avait commencé comme ça ;

Chez les Black Foot, maîtres des plaines du centre de l'Amérique du Nord, les papillons viennent porter les rêves aux enfants, et la formule consacrée par les parents pour les inviter au sommeil est « Voyons ce que les papillons vont t'apporter cette nuit. ».

Évidemment l'affirmation est totalement incompréhensible pour la manière de penser à laquelle nous sommes habitués aujourd'hui, mais ce serait peut-être l'occasion d'y méditer et éventuellement d'en changer. Qui peut encore se convaincre que les papillons soient pourvus d'une autre mission que leur seule vie biologique ? Nul ne veut croire encore à la magie, et il est donc tout à fait impossible d'admettre ce genre de conte aujourd'hui, alors on refermera certainement le sujet sans aller plus loin, convaincus que la réalité est trop lourde pour être si facilement remplacée, et que par conséquent ces papillons tels qu'on les raconte aux enfants ne sont là que pour retarder le jour où il leur faudra fatalement l'accepter. Dès lors on voit mal, évidement, ce que l'on peut espérer recevoir de cette histoire de papillon aujourd'hui, et sans doute n'a-t-on pas tout à fait tord si on considère le nombre de fois où nous avons été trompés par des bobards théoriques. Mais ceci étant posé, il me reste néanmoins la désagréable impression que cette posture, supposée tenir lieu de précaution pour se préserver des déceptions, non seulement échouera le plus souvent à satisfaire sa prétention mais risque plus probablement de charrier celui ou celle qui l'adopte dans une compromission autrement plus nuisible : d'une part, il y a ceci qu'il faut tenir pour certitude, le fait de s'interdire de croire aux papillons, sous prétexte de se prémunir contre la désillusion induite par le cas où les promesses qu'ils devaient porter ne se verraient pas réalisées, ne laisse aucune espèce de chance aux dîtes promesses de tenter de se produire, et par conséquent il n'est pas insensé de supposer que derrière ce scepticisme peu glorieux il y a la volonté de laisser croire insidieusement que la vie débarrassée des papillons serait rendue plus supportable ; à l'abri de toute déception puisque retranchée de tout désir. Sur ce point rien ne me détachera du sentiment qu'un des principaux piliers du maintien de l'ordre est de laisser croire qu'une telle folie est possible, car inévitablement, tous les efforts consacrés ainsi à se faire une vie sans les papillons ne peuvent avoir pour autre effet que de nous laisser dominer par d'autres histoires, sans doute moins bien intentionnées puisque systématiquement imposées avec violence. Or c'est devant celles-ci qu'on abdique, par faiblesse et par épuisement, faute d'avoir ménagé sa résistance en luttant sur des méfiances inutiles. Ainsi faut-il attendre d'atteindre ce point d'essoufflement pour commencer enfin à douter sur ce qui le mérite réellement ? Pour ma part j'estime plus prudent, et finalement plus rationnel, de prendre sérieusement ce qui s'annonce par « papillon » plutôt que de trouver sérieux cette perplexité de confort, aussi suspecte qu'orgueilleuse vu le nombre d'aberrations devant lesquelles elle reste sans défense. Si tu as vécu sans désir tu sais que tu accumules des déceptions plus nombreuses et que tu les supportes plus difficilement car les papillons se sont plus là pour te soutenir, et ce qui avait commencé en refus de croire une promesse par peur d'être un jour déçu s'échoue lamentablement sur la certitude d'une déception au jour le jour.

Bien sûr j'ai conscience que l'idée de postuler une résistance au moyen des papillons n'a rien d'une évidence aujourd'hui, sauf à ne pas considérer l'empressement général à se satisfaire de la monomanie de la technique pour résoudre les problèmes, sans s'inquiéter de la criante perte de sens qui en résulte. Même le célèbre « effet papillon » est victime d'un odieux détournement, il y a urgence à lui rendre sa direction naturelle : au lieu de fabriquer continuellement des tempêtes artificielles qui ne provoquent pas un mouvement d'aile, nous serions peut-être mieux inspirés de chercher l'exact battement qui renversera le paysage.

Il va sans dire que cette tâche exige seulement de procéder par éparpillement, et de se fier à tout ce qui papillonne. Il n'est pas une seule loi, ni une seule croyance, qui ne soit pour moi à jamais cloisonnante et dérisoire, je cherche avec passion le papillon, l'exception délicieuse et incendiaire, qui change en cendres la doctrine et ses poussières en étincelles.

Il ne se fixe ni dans l'image de la nuit ni dans la contre-image du jour, mais regarde, toujours, vers cette image autrement autre, et qui reste noire, pour moi, à contre-jour.

Photogramme du film "Papillons" | Joseph Paris.

Joseph Paris - 2016
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