Joseph Paris

mourir gracieusement

Un film-rituel avec une dizaine d’acteurs·trices, un réalisateur, trois caméras et des images du temps qui court. Tourné, monté et diffusé en direct pendant 24 heures sur Youtube.

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Ce n’est pas l’idée répandue selon laquelle un battement d’ailes de papillon au bout du monde peut provoquer un ouragan à l’autre bout qui soit franchement pour nous déplaire, à nous qui nous rêvons toujours en étincelles de la révolte cherchant le chemin de la poudrière, mais il faut malheureusement admettre que l’indifférence de l’époque à l’égard des papillons n’a d’égal que son refus d’entendre le message adressé par l’accumulation des tempêtes. Les saisons cycloniques 2017-2018 dans l'océan Atlantique nord ont compté chacune pas moins de dix ouragans et autant de tempêtes tropicales, enregistrant les plus hautes valeurs d'énergie cumulative jamais constatées dans cette zone sans susciter en réaction le moindre début de mouvement d’aile. Si les ouragans naissent des battements d’ailes des papillons, comment ne pas déduire que ces épisodes cycloniques sans précédent soient le résultat concret d’une agitation de ces derniers ? De même est-il risqué de douter que ces soudaines émeutes de papillons ne visent à sonner l’alerte quant à leur imminente disparition, or à qui s’estime trop rationnel pour considérer sérieusement cette incantation magique il est manifestement utile de rappeler que le chemin de la raison pure mène à la même conclusion, sauf à ne pas compter le nombre des publications scientifiques qui imputent à la même cause les disparitions de papillons et la multiplication des tempêtes. Il relève du reste de la plus effroyable folie de ne pas voir que si les ouragans n’ont pas amené le vent du changement ils l’exigent néanmoins comme conséquence nécessaire. Ainsi convient-il de ranger dans le même registre du délire les deux attitudes supposément contraires qui consistent pour l’une à refuser la réalité du dérèglement climatique et pour l’autre à feindre de s’en inquiéter tout en s’obstinant à vouloir poursuivre le mode de vie qui en est responsable.

Dès lors la logique de la raison comme celle de la magie nous imposent d’écouter sérieusement ce que disent les papillons plutôt que de trouver sérieux l’insouciance des États qui, comme Ségolène Royal à veille de la COP21, tiennent « l’espoir d’aujourd’hui » dans le fait que « beaucoup ont compris que le changement climatique est une chance industrielle », et ainsi croient pouvoir résoudre par la technique un problème qui résulte de celle-ci.

Plus largement, peut-être faut-il commencer à considérer que l’indifférence générale quant à la disparition accélérée des papillons trouve d’abord ses causes dans l’incapacité de plus en plus répandue à simplement s’émouvoir du passage de l’un d’eux, et donc a fortiori d’entendre le message que leurs tempêtes nous adressent. En la matière, difficile de douter que la succession des ouragans ne réponde quelque part au déferlement continu et indifférencié d’informations et d’images, produites par cette machine à capter l’attention que nous alimentons désormais nous-même et dans laquelle l’information relative au milliers de déplacé·e·s est livrée à la même hauteur que celle du chien rescapé. L’évidence de ce lien de cause à effet tient pourtant dans la double raison que le mécanisme d’indifférenciation que ce flux propage est celui-là même qui nous détourne des papillons, tandis que les ouragans n’obtiennent que d’être systématiquement pris pour prétexte à un nouveau déferlement d’informations sans raisonnement, c’est à dire à alimenter encore l’industrie largement responsable de ce dérèglement climatique.

Or pour ne rien arranger, la situation est à ce point détériorée qu’il serait aussi délirant de ne pas en mesurer la gravité que de ne pas reconnaître notre patente impuissance devant elle. Pour autant, bien que l’extinction précipitée soit notre plus probable horizon, rien ne nous oblige à déjà nous déclarer morts. S’il est philosophiquement impossible de vivre en conscience comme avant, il reste néanmoins que l’affront le plus irréductible à l’entreprise de destruction qui nous surplombe consiste peut-être justement à vivre obstinément, non pas malgré elle mais délibérément contre elle.

Il nous revient donc de retrouver le chemin de l’enchantement des papillons et de chercher le fin battement d’aile capable de déclencher une autre forme de tempête dans un paysage mental non moins sinistré que le climat. Pour cela rien n’interdit de croire aux solutions magiques et il serait même opportun de tout miser sur elles si on considère à quelle échelle de déraison nous a déjà mené le « raisonnable ».

Que le mot « image » soit l’anagramme du mot « magie » tient pour moi de la plus simple évidence quand à propos de recourir à des solutions magiques pour trouver un battement d’aile je me tourne naturellement vers la machine qui en déploie vingt-quatre par seconde.

Le cinéma est pour moi ce qui permet cette forme d’écart au flux sans laquelle aucune résistance n’est possible. Avec lui on retrouve la notion de distance, engloutie dans un montage médiatique qui arase tout à un niveau d’équivalence – où les placements de produits les plus dérisoires côtoient sans différence d’échelle les plus sérieuses menaces nucléaires – et on regagne alors la possibilité de penser les images à l’écart d’un système qui les dépense sans compter, non moins pour consumer notre temps de penser semble-t-il, que pour rendre la pensée captive d’un temps cadencé. La vie moderne elle-même est un montage de télévision, et l’accélération du monde n’est que le symptôme commercial d’un temps continuellement confisqué. Ce n’est donc pas le moindre des actes manqués que Guy Debord ait décrété la mort du cinéma avant de démasquer la société du spectacle alors que pour sortir de l’insensibilisation produite par celle-là tout l’espoir est justement dans le film.

Or il me semble que face à la catastrophe climatique dans laquelle est largement impliquée la nouvelle société contributive du spectacle, il en va des appels à la déconnexion comme de la démission devant l’ancienne ; le mépris du récit succède à celui des images et la posture passe autant pour subversive qu’elle est dramatiquement sans effet.

Le rituel dont il est ici question prend au contraire le parti du cinéma pour s’émouvoir des papillons et subvertir le flux. Elle consiste en un film, tourné, monté et diffusé simultanément sur Internet pendant vingt-quatre heures, soit deux millions cent soixante mille battements d’ailes, en lutte avec le temps qui court au sens strict comme au sens large.

Au sens strict : dix acteurs·actrices jouent l’enfermement pour cause de catastrophe climatique à l’extérieur, et confrontés au risque de tout perdre se remémorent chacun et collectivement ce qui compte vraiment pour eux.

Au sens large ; l’idée de faire un film en acceptant la contrainte du direct, et en poussant même jusqu’à la contrainte d’intégrer également du contenu envoyé par les réseaux sociaux (Ce film est collaboratif. Envoyez vos vidéos sur mourirgracieusement@pm.me), c’est mener une lutte pour tenter d’affirmer la supériorité du récit sur le support : en s’inscrivant dans le temps qui court, le film accepte le paradigme de l’époque et son exigence d’immédiateté mais tente de le retourner en montrant qu’une résistance est possible ; ce qui compte c’est le montage.

 

LIVE le 04.Janvier.2019 à 12h00

 

Joseph Paris | 2019

Soutenu par : Région Île-de-France |

À l'écran : Delphine De Baere | Logan De Carvalho | Juliette Chaigneau | Geraldine Dupla | Amelie Esbelin | Nicolas Krminac | Gabriel Lechevalier | Shady Nafar | Lucas Partensky | Anna Romagny |

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